La Patagonie à vélo

L’idée de terminer mon aventure sud-américaine à deux roues en traversant la Patagonie m’est rapidement apparue comme une évidence. Au fil du voyage et des rencontres, ma sensibilité à l’égard de cette région s’est aiguisée grâce aux divers récits racontant sa beauté et son hostilité. Confiant que le vélo saurait rendre hommage à l’esprit d’aventure que ce mythe m’évoquait, il me tardait de découvrir cette véritable ode aux grands espaces. 

Il m’aura fallu deux mois et demi pour finalement atteindre el fin del mundo. Une traversée haute en couleur, faite avant tout de belles rencontres, de paysages fantastiques dans des conditions parfois ardues, d’une humilité forcée face au vent qui décide de tout et de quelques déceptions liées au tourisme de masse qui sévit en haute saison. Mais avant toute chose, j’ai adoré vivre chaque jour un peu plus pleinement ce sentiment de perdition qui s’accentuait au fur et à mesure que je touchais mon but.

Mon itinéraire est divisé en quatre parties:

Route des Sept Lacs - 110 km

Patagonie du Nord - 440 km

Carretera Austral - 960 km

Le Grand Sud et la Terre de Feu - 1600 km

Il est prévu que je traverse quatre fois la frontière entre le Chili et l’Argentine, la Patagonie, dont la superficie avoisine le million de mètres carrés, se répartissant entre les deux pays. Je découvre qu’il est recommandé d’entreprendre un voyage nord-sud plutôt que l’inverse, afin de s’économiser quelques batailles avec un fort vent d’ouest caractérisant cette partie du globe. En dehors de cela, je ne sais pas exactement à quoi m’attendre et ça me va très bien comme ça : j’aime les découvertes aussi éloignées que possible d’un écran ou d’un bouquin qui vous expliquent et vous montrent déjà tout avant même d’avoir relevé le menton. Et pour être franc, je suis un peu flemmard lorsqu’il s’agit de préparer un itinéraire.

Route des Sept Lacs

La Ruta de los Siete Lagos relie San Martin de los Andes et Villa Angostura sur 110 kilomètres en traversant les parcs nationaux de Lanín et de Nahuel Huapi. Elle fait passer par la fameuse Ruta 40, nationale de 5000 kilomètres traversant l’Argentine du nord au sud et permettant une découverte des divers écosystèmes du pays. Je retrouve mon amie Ellie, péruvio-américaine rencontrée plus tôt lors de ce voyage, qui aimerait s’essayer au vélo sur cette petite portion avant de reprendre sa route de backpackeuse. 

San Martin de los Andes est une petite ville de montagne enclavée dans la cordillère des Andes. On se croirait à s’y méprendre dans une station de ski en Suisse : magasins de sports de montagne, restaurants, boutiques chics et prix très élevés. Les chalets ont une esthétique particulière, qui les distingue d’une station des Alpes : le bois est souvent mêlé au béton, parfois à la pierre et le rendu est quelque peu vieillot, avec des choix de couleurs surprenants et pas très enchanteurs. Les conditions neigeuses en hiver permettent également d’accrocher ses lattes aux pieds et de dévaler des pistes aux pentes bien plus douces que chez les cousines alpines. Les balades en peau de phoque doivent y être somptueuses.

À mon arrivée, ce sont plutôt des shorts, des bâtons et des chaussures de marche que trimballent les touristes que je croise, l’été austral s’annonçant en cette fin décembre. Des randonneurs·euses, et déjà, beaucoup de cyclistes. En une année et six mois à rouler en Amérique du Sud, j’avais dû croiser moins de dix cyclovoyageurs·euses en tout et pour tout. Il me faut une petite journée à flâner dans les rues de San Martin de los Andes pour en voir le même nombre, tous·tes prêt·es à entreprendre la traversée jusqu’à Ushuaïa. Même si je m’en doutais un peu, je prends un peu plus conscience du tourisme de masse qui assaille la région en haute saison. 

Les vélos sont chargés, les gourdes remplies, le soleil brille et l’air est particulièrement sec. Gare aux taons, nous informe-t-on. Ils font légion en cette période de l’année et peuvent vite taper sur le système. Nous prévoyons de prendre notre temps pour ces 110 kilomètres et de viser une moyenne de 30 bornes par jour pour profiter au maximum de cette entrée en matière.

Nous passons ainsi cinq jours à longer les lagos Lácar, Machonico, Hermoso, Falkner, Villarino, Traful y Espejo. Tous plus beaux les uns que les autres. Malgré un trafic relativement intense, le sentiment de sécurité prédomine. Les routes sont larges et les automobilistes, souvent des touristes dans leur voiture louée, prennent le temps d’apprécier les cartes postales qui défilent sous leurs yeux. Les trajectoires sinueuses que nous empruntons sont magnifiquement bordées de montagnes aux pics toujours enneigés par un hiver jouant les prolongations. Les forêts sont denses et je me surprends à m’imaginer traverser un parc canadien ou l’Alaska. 

Les campings sont moins occupés que ce que l’on craignait ; la conjoncture éloigne cette année encore un peu plus la Patagonie des rêves de vacances des Argentin·es, dont 40 % vivent sous le seuil de pauvreté au moment de la prise de fonction de leur nouveau Président — Javier Mileil — quelques jours auparavant. Chaque parcelle des campings que nous visitons est munie d’une structure en pierre montée en trois murets pour permettre d’y travailler ses cendres, et, grâce à une grille en fer elle aussi fournie, d’œuvrer au légendaire asado : la grillade argentine. Le jour de Noël, l’odeur de chair fumante vient nous chatouiller les narines de tous les côtés. Il n’y a pas une famille qui ne grille pas un morceau de viande. Nous décidons de faire un jour de pause au bord du lac Hermoso. Grasse matinée, petit-déjeuner, étirements et méditation, lecture, baignade dans une eau froide et cristalline. Nous vivons.

Puis, nous arrivons finalement à Villa Angostura. L’artère principale de cette minuscule station de montagne se traverse en un kilomètre et des poussières. Nous nous disons au revoir avec Ellie. Une des très belles rencontres de mon voyage. L’aventure à deux-roues lui a beaucoup plu, et au moment d’écrire ces lignes, la voilà à parcourir les parcs nationaux de sa Californie natale au dos de son nouveau VTT.

Avant de continuer ma route, je passe la soirée chez Joaquin, qui vit depuis plusieurs années à Villa Angostura. « Joaquo » fut l’un de mes trois guides quelques mois plus tôt quand je m’élançais pour une aventure d’un mois sur les flancs de l’Aconcagua, sommet des Amériques, du côté de Mendoza en Argentine. J’avais très vite sympathisé avec ce professeur de ski pour personnes à mobilité réduite malgré son anglais et mon espagnol très approximatifs de l’époque. On lui a annoncé au téléphone la mort de son meilleur ami lors de notre expédition, qu’il a eu le courage et l’élégance de terminer avec nous. La montagne a cette qualité particulière d’être un espace où les liens qui se tissent sont fortement noués et s’émancipent d’une quelconque forme de superficialité et de temporalité. L’idée de solidarité prend bien souvent tout son sens en altitude. Heureux comme tout de toquer à sa porte, nous nous serrons dans les bras et respectons les traditions argentines : maté, biscuits, asado et malbec. Surtout, nous nous remémorons avec plaisir cette belle aventure humaine passée ensemble. 

Viennent ensuite quelques jours de pause passés San Carlos de Bariloche, ville d’environ 100 000 habitants. Je rencontre mon ami Vincent, venu découvrir la Patagonie avec sa compagne. Nous profitons d’une météo des plus agréables pour profiter de la douceur de cette ville, surnommée bien à propos « La Suisse argentine ». Derrière un skatepark très esthétique se trouve le grand lac de Nahuel Huapi, qui rappelle bon le lac Léman. Je me complais un peu plus dans mes rêveries nostalgiques durant ces fêtes de fin d’année, éloigné de ma famille depuis un an et demi. Le manque devient difficile à ignorer. Je sens de plus en plus naturellement que cette arrivée à Ushuaïa ponctuera ce voyage à vélo.

Patagonie du Nord

Je reprends la route le 3 janvier 2024, seul cette fois-ci. Dans mon esprit, ce départ marque le vrai début de l’aventure. Une première « petite » section argentine, avant de traverser pour la première fois la frontière et de découvrir le Chili. J’avais déjà flirté avec cette celle-ci dans le parc de l’Aconcagua quelques mois, plus tôt. Là-bas, une imposante statue du Christ marque solennellement cette coupure entre deux pays qui se sont beaucoup disputé leurs contours.

Les journées restent chaudes et ensoleillées. Je rencontre Daniel, un professeur d’allemand de 47 ans qui s’est lancé dans un tour de trois semaines pour rejoindre Puerto Montt, ville chilienne et autre point de départ privilégié pour la traversée patagonienne. Nous partagerons quelques étapes ensemble, à sillonner le superbe parc national de Los Alerces, qui, je l’apprendrai quelques semaines plus tard, brûlera d’un incendie que les mauvaises langues argentines attribueront à la main du voisin chilien. 

Le passage de frontière, entre Trevelin et Futaleufú, nous offre notre premier bras de fer avec le vent. Les plaines ouvertes et les pâturages très exposés que nous parcourons lui permettent d’exprimer tout son potentiel. Nous nous orientons en ce jour résolument vers l’ouest pour entrer au Chili et pédalons ainsi face à lui. C’est aussi le premier jour que nous quittons l’asphalte pour nous engager sur le fameux ripio, route gravillonnée et poussiéreuse ralentissant sérieusement le rythme et demandant à minima le double d’efforts pour chaque kilomètre roulé.

Bienvenido a Chile ! Nous atteignons donc Futaleufú, petit village très prisé pour le rafting, le kayak et la pêche sportive notamment. Nous verrons effectivement pléthore de touristes casqué·es et groupé·es en escouades dans leur bouée géante dévalant l’imposant Rio Futaleufú. Je regretterai plus tard de ne pas m’y être arrêté un peu plus longtemps pour aller affronter moi aussi les courants intimidants de cette immense rivière. 

La première visite dans un supermarché est désagréable comme une piqûre de guêpe. Les prix sont élevés comme jamais je ne l’ai vu en Amérique du Sud, même pour les denrées les plus basiques. Je ne parle même pas des produits importés ; le pot de sauce tomate Barilla coûte deux fois plus cher qu’en Suisse. J’écume pendant plus d’une heure les différentes étagères pour y déceler les produits que je prioriserai lors de mes étapes chiliennes, tant au niveau du prix que des emballages, volume et conservation étant des facteurs clés dans un voyage à vélo. C’est évidemment avec une attention toute particulière que je scanne le rayon des biscuits et des autres sucreries qui viendront ponctuer mes journées. Lorsque nous commençons à scanner nos options pour passer la nuit, Daniel et moi rencontrons par hasard une famille qui accepte de nous louer une chambre et de nous mettre à disposition leur cuisine pour quinze francs suisses la nuit. Un petit miracle, tant les tarifs sont élevés en haute saison.

Mon camarade allemand et moi nous séparons le lendemain. Très économe dans l’expression de ses émotions, à l’allemande pourrait-on dire. Daniel restera un bon souvenir. Le voyage se faisant et se défaisant de ces rencontres aux durées de vie éphémères, il n’y a pas d’autre choix que d’accepter et de profiter de ces cycles courts. Lui remonte sur Puerto Montt, tandis que je rejoins la fameuse Ruta 7, plus communément nommée Carretera Austral. Je passe ma dernière nuit dans un camping absolument charmant situé aux abords du petit village de Villa Santa Lucía pour conclure cette section Nord. J’y fais la connaissance d’un couple de cyclistes norvégien·nes qui emmènent avec eux une canne à pêche qu’ils utilisent partout dans cette zone si propice à son usage. J’ai aussi beaucoup apprécié discuter avec la propriétaire du camping dont j’ai oublié le nom, qui quelques années plus tôt décida de quitter Santiago et cette vie citadine usante pour venir s’installer dans ce petit havre de paix. Bien plus âgée qu’elle n’y paraît, elle fait partie de ce groupe de personnes aux alentours des 50 ou 60 ans que j’ai rencontrées lors de ce voyage et qui, toutes, semblaient au moins dix ans plus jeunes, tant physiquement que dans leur vivacité d’esprit. Une énergie dégagée juvénile qui aura su se préserver et prospérer dans un environnement calme, loin des villes et d’une course qui n’en finit jamais.

La Carretera Austral

S’étendant sur 1200 kilomètres entre Puerto Montt et Villa O’Higgins, la route nationale 7 fait partie des immanquables de la Patagonie chilienne. Elle offre en effet un concentré des beautés de ce coin du monde. Une ribambelle de glaciers, de fjords, de rivières, de forêts et de montagnes se succèdent à travers dix-huit parcs et réserves naturels. Cette route est également connue pour être faite en majorité de ce fameux ripio, rendant la progression plus difficile au milieu des nuages de poussière et sur un gravier qui pardonne peu. Cela dit, des travaux effrénés du gouvernement chilien la revêtent chaque jour un peu plus d’asphalte, comme un drap qui recouvre et voile un conte de ses charmes. Des réseaux routiers efficients : la civilisation n’attend pas et balaie sans grand état d’âme un rapport ancestral au territoire et d’autres aspirations aventureuses pour permettre au dollar de circuler plus facilement — souvent dans des camions — le long de ses voies goudronnées. 

Région réputée pour être très humide par endroits, mes affaires de pluie, laissées au fond de la sacoche jusqu’à présent, sont à portée de main. Elles me seront vite utiles. C’est en effet sous une pluie battante que je roule dans les forêts de la réserve naturelle du Lago Rosselot, entouré de falaises qui ont l’air de me surveiller. Le petit village de pêcheurs de Puyuhuapi m’accueille trempé. J’apprends que Puyuhuapi fut fondé par quatre colons d’origine allemande qui, à l’entre-deux-guerres, décidèrent de suivre leurs aspirations aventurières et leurs envies d’ailleurs.

Les prochaines étapes sont partagées avec Marion et Clément, couple de Français·es voyageant durant trois mois en Amérique du Sud. Nous traversons le parc national Queulat. Une brume épaisse apporte son lot de mysticisme dans cette végétation ultra-dense, vivante et pénétrante sous les trombes d’eau qui s’abattent sur nous. Chaque virage est une surprise, tant notre vision est obstruée. J’ai très froid lors d’une descente, je me sens exister du bout de mes doigts gelés qui peinent à plier mes barres de frein. L’adrénaline remplit mes poumons de cet air qui manque cruellement dans les bouches de métro. Je n’ose pas sortir mon appareil photo dans ces conditions. 

Les belles journées, encore majoritaires, viennent heureusement entrecouper la pluie et le froid. Je souffre énormément de mes allergies au pollen quand le soleil brille et que le vent souffle. 70 bornes de ripio plein ouest viennent alors tester sérieusement nos aptitudes au lâcher-prise. Des véhicules entraînent avec eux des tornades de poussière qui nous forcent à couvrir nos visages d’un tour de cou. Je ne dépasse pas les six ou sept kilomètres par heure au plat. Nous avons besoin de deux jours pour parcourir cette distance avant de repiquer au sud et de rejoindre le joli village portuaire de Puerto Rio Tranquilo. Très prisé par les touristes pour la visite de ses chapelles de marbre — cavités érodées plongées dans l’eau turquoise du lago General Carreraje ne peux qu’abonder dans le choix du nom de ce village. Au bord du lac, loin du monde et des problèmes, il est difficile de s’imaginer que des malheurs surviennent. Arrivé·es assez tôt, nous profitons de l’après-midi pour nous y reposer. J’essaie de suivre une discipline d’étirements après chaque jour à rouler et les résultats se font sentir. Douleurs quasi inexistantes et aucun signe avant-coureur d’une blessure comme la tendinite, malgré la répétition des efforts. À côté de cela, je remarque que mon porte-bagage avant a encore cassé, la sixième fois lors de ce voyage. C’est ma brosse à dents qui fera office de béquille jusqu’à ce que je le fasse ressouder. Tel un phénix, l’aluminium renaît de ses cendres lorsque tu trouves un soudeur qui travaille aussi ce métal.

C’est à Cochrane que nous nous quittons avec Clément et Marion. Contraints par leur agenda, ils veulent avancer. Je reste un jour de plus à profiter de la petite cuisine de l’hostel bon marché que j’ai trouvé. Si je ne me plains absolument pas des nuits de sommeil en tente dans laquelle je dors bien, je suis en revanche toujours heureux, lors de mes temps de repos, de laisser mon réchaud de côté et de trouver une cuisine fonctionnelle. Ceci afin d’être sûr de pouvoir bien exagérer et de consacrer la majorité de la journée à rattraper mon déficit calorique. Je m’applique tout particulièrement sur les petits-déjeuners, des pièces généralement jouées en trois actes : œufs brouillés, lard et avocat pour commencer, suivi d’un bircher simplifié et de deux bonnes grosses tartines au beurre de cacahuète pour conclure. J’ai croisé la route de quelques autres cyclovoyageurs·euses lors de ces derniers jours, mais moins que ce que je redoutais par rapport à mes premières impressions laissées dans le nord de la Patagonie. Je me souviens de ce couple d’américain·es approchant la soixantaine et voyageant depuis des dizaines d’années sur un vélo tandem — un même cadre pour deux jeux de pédale et deux selles —, de ce groupe touristique organisé et monté par un jeune Chilien faisant des recherches académiques sur le voyage à vélo comme outil transformationnel de vie, ou encore de ce couple de Hollandais·es parti·es depuis la Colombie, qui me sauveront les fesses pour une histoire de tente quelques semaines plus tard.

Me voilà maintenant tout proche de l’épilogue de cette Carretera Austral. Il me faudra prendre un premier ferry à Puerto Yungay pour rejoindre Villa O’Higgins. Mais avant cela, je décide de faire un détour pour passer une nuit à Caleta Tortel, petit village de pêcheurs·euses connu pour son réseau de pontons en bois et de docks afin d’accéder à ses différentes artères. Pas de route donc, il me faut porter mes sacoches et mon vélo en plusieurs fois pour accéder à une zone assez précaire de camping, protégée par quelques tôles métalliques dont les courbures font penser à un froncement de sourcil qui en a vu d’autres. Il fait froid, la météo est particulièrement maussade. Le seul petit magasin ouvert vend le strict minimum. Je trouve un oignon, trois ballons de pain tout secs et une sauce tomate trop sucrée que je cuisinerai avec mon reste de couscous. Bientôt les trois étoiles Michelin. 

Réveil matinal le lendemain, je vise le ferry de midi. J’ai préparé mon porridge la veille. Soyons honnêtes, un porridge froid à l’eau, c’est aussi enthousiasmant qu’un rendez-vous à l’office des poursuites. Neuf kilomètres de montée m’attendent pour débuter la journée, fait assez rare en Patagonie pour être souligné. En effet, le dénivelé est quasiment inexistant et le contraste avec mes expériences au Pérou ou en Colombie est saisissant. Beaucoup de motards brésiliens me dépassent sur le chemin. Nous nous retrouvons tous sur le ferry, et sans surprise, tous viennent de São Paulo, capitale économique du pays. C’est également lors de ce court trajet que je fais la connaissance de Carmen. Ma chère Carmen, que je ne quitterai plus jusqu’à Ushuaïa. Biologiste de formation, Carmen est une sacrée baroudeuse du haut de ses 43 ans : fan de VTT qu’elle pratique beaucoup chez elle en Allemagne, elle n’en est pas à son premier voyage à deux-roues. Ici, elle démarre tout juste son expérience en Amérique du Sud, avec pour horizon de temps deux bonnes années devant elle. Elle a déjà vécu par le passé en Bolivie dans le cadre de ses recherches, son espagnol s’en ressent. Nous croisons aussi la route de Nathan, cycliste londonien ayant fait la connaissance de Carmen sur le chemin.

C’est donc à trois que nous arrivons à Villa O’Higgins, destination clôturant ce chapitre de la Carretera Austral. Un gros village sans âme, aux larges rues perpendiculaires et aux maisons fanées par la rudesse des hivers. Nous restons à l’hostel El Mosco, accueillant nombreux cyclistes et randonneurs·euses profitant du terrain de jeu des alentours. Il s’agit maintenant de prendre un ferry pour traverser la frontière une deuxième fois et repasser en Argentine. Nous rejoindrons le petit village d’El Chalten, autre centre névralgique du tourisme patagonien. Les ferrys partent en fonction des conditions météo, nous rencontrons à l’hostel des personnes bloquées depuis plusieurs jours. Coup de chance, un départ est prévu le lendemain, c’est donc une petite nuit que nous passerons seulement à El Mosco avant de nous embarquer pour cette traversée mémorable, Carmen et moi. Un peu dommage, il semblait y faire bon vivre. Nathan restera lui quelques jours de plus et fera un détour afin d’éviter de prendre le ferry.

Le Grand Sud

Sans m’être non plus trop plongé dans l’itinéraire de ces 1600 derniers kilomètres, je comprends que certaines portions s’apparenteront à la Patagonie que je fantasmais avant d’entamer mon périple. Des kilomètres de néant, un tout de rien, le sentiment d’être seul et contre tous (surtout contre le vent) dans cette épopée de fin du monde. La petite portion à « rouler » après la traversée du lago O’Higgins s’avérera être une expérience inoubliable. 

Il pleut et il fait froid ce jour-là. Une fois sorti·es du ferry, nous présentons nos passeports aux gardes-frontière chiliens postés en avant-garde. Ces messieurs doivent être confortables avec la solitude, me dis-je. Ils nous racontent qu’ils sont là pour le mois, avant qu’une autre équipe ne vienne prendre le relais. Ils vivent dans quatre maisons identiques qui sont installées dans une cour, à l’orée de la forêt. L’administratif réglé, nous devons maintenant nous attaquer à 21 km de no man’s land. La frontière argentine nous attend 26 km plus loin. La route est difficile, raide, caillouteuse, mais praticable. Puis, ce sont cinq dernières bornes de sentiers pédestres forestiers aussi étroits que boueux auxquels nous nous mesurons. Le chemin — nous le savions — est parfaitement inadapté pour le deux-roues. Chaque mètre parcouru sans casse est une petite victoire, tant je suis soucieux de mon porte-bagage avant, qui vit déjà sa septième vie. Il faudra souvent soulever le vélo pour traverser des ruisseaux ou des troncs bloquant le passage. Je maudis mes 30 kilos de bagages. Carmen, en revanche, elle s’éclate. Son expérience en VTT la fait littéralement valser dans cette forêt, ses roues épousent parfaitement chaque nœud de racines, chaque bosselure et chaque petit talus se présentant à elle. J’entends son sifflement et ses « youhou » qui se faufilent à travers ce labyrinthe boisé dégoulinant de partout. En pleine bataille face à ma propre frustration, je vais chercher loin dans mes souvenirs pour me remémorer quelques jurons en allemand.

Nous parvenons finalement au lago Desierto en fin d’après-midi. Ces deux dernières heures m’ont épuisé. Le ferry ne partira que jeudi. Quel jour sommes-nous ? Je me suis si rarement posé la question lors de ces derniers mois. Mardi. Il faudra donc camper deux jours au bord du lac. Comme un médicament qu’on se force à avaler quand on est gamin·e, la prise de conscience de cette réalité est un peu dure à encaisser, tant il pleut et tant mes affaires sont mouillées. Dans le Saint Ordre des moments pas vraiment agréables, monter sa tente déjà humide sous la pluie y tient une place plus qu’honorable. Le seul abri commun et plus ou moins sec est une petite cabane au bois pourri à côté des gardes-frontière argentins qui, bien au chaud dans leur modeste bâtisse, nous accordent un sourire compassionnel de circonstance à notre arrivée en sirotant leur maté. Gracias señores, profitez bien du sec bande de cons. D’autres cyclistes sont déjà en train d’essayer de faire sécher leurs affaires, la tâche paraît bien laborieuse. Il règne dans ce taudis une odeur de moisissure et de vieux chien mouillé, rehaussée par un bouillon de légumes en train d’être préparé par une randonneuse. À 17 h déjà, nous avons besoin de nos frontales pour garder un semblant de clarté. Nos réchauds et notre chaleur corporelle ajoutent quelques degrés bienvenus à la soirée, que nous écourtons sans trop d’hésitation pour nous réfugier dans nos sacs de couchage. 

La journée d’attente le lendemain est moins pluvieuse. Cette matinée, silencieuse, est douce et méditative. L’horizon, en même temps que mon humeur qui suit bien souvent les mouvements du soleil, ne cesse de s’éclaircir au fur et à mesure que les nuages tirent leur révérence après avoir grondé si furieusement. Nous apercevons sur les flancs du lac des glaciers qui, hier encore, nous espionnaient derrière un épais mur de brouillard. Yvette et Matthijs arrivent en début d’après-midi. J’avais croisé ce couple de Hollandais·e partis depuis la Colombie une bonne semaine auparavant sur la route. Nous avions échangé quelques mots seulement, nous avons là le temps de faire plus ample connaissance. Le courant passe très vite, nous nous reverrons à plusieurs reprises lors de la dernière partie de ce tracé patagonien. 

Nous traversons finalement le lac avec le ferry du jeudi, puis, quelques kilomètres très fonctionnels plus tard, nous voici à El Chalten. Fondé en 1985, ce petit village aux chalets de bois est le point de départ principal pour aller voir de plus près le fameux Cerro Fitz Roy, figure emblématique de la Patagonie dont la silhouette aura prêté, sans qu’on le lui demande, ses courbes au logo de la marque éponyme. Après quelques jours d’aventure assez pure, débarquer ainsi dans une mini zone urbaine qui paraît si artificiellement conçue pour le tourisme au milieu d’Européen·nes et de Nord-Américain·es m’est difficile. Le contraste est très marqué, tout est vraiment cher. Nous arrivons dans un camping froid et sans âme archibondé. La plupart des gens, beaucoup de randonneur·euses, sont réfugié·es dans la salle commune aux murs bétonnés, fuyant un vent qui claque si fort qu’il est difficile d’avancer face à lui. La nervosité est palpable ; comme des mamans surprotectrices, nous gardons tous·tes un œil rivé sur nos tentes qui se font sérieusement malmener. Puis, le drame survient. Un des arceaux de ma Hubba Hubba finit par céder sous les assauts répétés de rafales furieuses. Tout le monde autour de moi s’empresse alors de démonter son habitation. C’est difficile à encaisser. Il est 20 h 30, et après deux heures à avoir fait la tournée des hostels, ma défaite est totale : tous affichent complet. Je me rabats sur une chambre individuelle à 50 dollars la nuit. Je peste, mais le confort et le repos qui en découlent me font du bien, j’en avais besoin. Je rempilerai même pour une seconde nuit, avant de repasser en camping grâce à mes amis hollandais·es. Le couple est en effet accompagné d’un camarade venu les rejoindre quelques semaines. Sur le point de rentrer chez lui, il a utilisé la même tente que la mienne. Nous nous mettons d’accord : je récupère ses arceaux et je me débrouille pour que mes parents puissent en faire envoyer un nouveau jeu directement en Hollande.

Nous laissons le vélo de côté quelques jours pour découvrir le parc national de Los Glaciares et le Fitz Roy. Trek réalisable à la journée, nous partons à 4 h 30 du matin pour espérer l’admirer sous les lumières caressantes de l’aube. Habitué aux réveils à vocation d’ascension lorsque la nuit domine encore par sa noirceur et ses morsures, je n’ai plus de mal à me convaincre que ce sont des choix souvent récompensés. Les levers de soleil en altitude sont probablement certaines des plus belles et des plus pures expériences que j’ai vécues dans ma vie. Les couleurs rares du soleil naissant ricochent sur les pics et les parois rocheuses et glacées, cette plénitude environnante si propre aux montagnes remplit l’atmosphère d’un calme céleste et régénérateur. À entrevoir le soleil qui se lève, voilà que les âmes les plus éteintes retrouvent tout leur aplomb. Des moments uniques, sources réelles d’espoir pour la vie et sa beauté, tant ces instants hors du temps permettent d’apprivoiser une appréciation nouvelle du moment présent. Malheureusement, ce n’est que vers le début de matinée que nous profitons d’une vue dégagée sur cette immense ligne dentée. C’est sans doute à cela que ressemblent les montagnes dessinées par les plus jeunes : un mur de cônes à l’envergure variable. Je suis touché d’être ici. Très attaché à l’esthétisme de ces Grandes Dames, je classe volontiers le Fitz Roy dans la catégorie de l’Ama Dablam au Népal, de l’Alpamayo au Pérou, du Cervin, de la Dent Blanche, de l’Eiger ou du Weisshorn chez nous en Suisse.

Nous repartons avec Carmen depuis El Chalten. 213 kilomètres nous séparent d’El Calafate, ville touristique elle aussi, point de départ de l’excursion du Perito Moreno. Nous devrions bénéficier d’un vent de dos sur les 90 premiers km en ligne droite, nous dirigeant vers l’est afin de contourner le lago Viedma. Les premières minutes nous offrent une vue fantastique. Une plaine immense, le néant absolu rompu par l’immensité du Fitz Roy accroché au ciel dans un arrière-plan fuyant. Les voilà ces premières sensations de perdition patagoniennes. Mon deux-roues, le vent, des kilomètres de ligne droite : cette fois, on y est.

Nous avalons ces 90 kilomètres en moins de trois heures. Dans des conditions normales, je fais généralement un timide 15 km par heure, au plat. Nous croisons un groupe de cyclistes roulant dans le sens opposé, luttant de toutes leurs forces contre ces rafales qui nous font voler sur le bitume. Notre effort à fournir est minime, le silence presque total. Nous sentons simplement les bourrasques filer sur nos oreilles et nous tirer avec elles. J’ai une impression de perfection, semblable à une symphonie parfaitement interprétée par un orchestre dont chaque musicien·ne serait en phase avec les autres. 

Euphoriques, nous arrivons dans une sorte d’arrêt de bus amélioré spécialement conçu pour les voyageur·euses en quête d’une pause ou d’un abri fermé où camper.

Après vingt minutes de repos, une petite sieste pour Carmen et un café pour moi — je ne rate jamais une occasion de sortir ma cafetière italienne — nous reprenons la route. Un premier virage à droite, puis tout s’effondre. Notre changement de direction, couplé à des conditions ayant quelque peu évolué elles aussi, nous fait passer du bonheur au désespoir. Nous avançons maintenant avec le vent en pleine figure. L’épreuve est sérieuse ; il nous reste une trentaine de kilomètres jusqu’à la Pink House, vieille maison abandonnée aux murs peints de rose et connue pour servir d’abri aux cyclistes. Ce vent que nous affrontons maintenant, c’est celui qui force à l’introspection, en cela que la seule conversation qu’il autorise est celle qu’on peut avoir avec soi-même. Mes oreilles bourdonnent et mon visage brûle. Les rafales qui balaient tout sont tellement bruyantes que je n’entends même pas le son de ma voix en jurant. 

Nous arrivons à la Pink House en fin de journée, lessivé·es. Vieille bâtisse défraîchie, les murs tiennent debout et c’est bien tout ce dont nous avons besoin. Le trauma lié à ma tente est encore tout frais. Nous rencontrons un couple de Canadien·ne, un Basque, une Danoise et un Italien qui resteront aussi ici pour la nuit. Le vent se calme en fin de journée, nous profitons d’un très beau coucher de soleil pour notre repas du soir. Nous partageons des pâtes sauce tomate et carottes avec Carmen. Je suis reconnaissant de l’avoir près de moi. Nous avons trouvé notre rythme de croisière ensemble et c’est très précieux de pouvoir compter sur quelqu’un dans un environnement qui devient de plus en plus hostile.

Nous partons tôt le lendemain. C’est à 5 h 30 que nous donnons nos premiers coups de pédale, frontale au casque, dans un ciel de feu. Là encore, le sentiment d’isolation est total. Seuls des guanacos, camélidés sauvages d’Amérique du Sud — un voisin non domestiqué du lama —, nous accompagnent. Nous sommes surpris·es de voir des clôtures délimiter l’entier des plaines que nous traversons. Pas d’agriculture par ici de toute évidence, la rudesse du climat fait parler ses lois. La situation géographique et l’éloignement jouent sans doute aussi leur rôle.

Nous passerons trois jours à El Calafate. Située dans la province de Santa Cruz, cette petite ville de 20 000 habitant·es est la plus proche du parc national de Los Glaciares (Fitz Roy) et du glacier du Perito Moreno. Le soleil fait son retour et remplace un vent et une pluie qui auront égoïstement occupé le devant de la scène ces derniers jours. Nous cherchons immédiatement un vendeur·euse de glaces pour marquer notre arrivée. Le sens des priorités. Puis, nous nous rendons dans un camping situé dans la ville où nous resterons pendant trois jours. 

Le lendemain, plutôt que de payer un bus trop cher pour rouler les 80 kilomètres nous séparant du Perito Moreno, nous décidons de lever le pouce. Deux amies allemandes aux alentours de la soixantaine nous font grimper dans leur voiture louée. Nous arrivons tôt, avant les premiers cars de touristes. Un système de passerelles métalliques permet de vagabonder et d’admirer l’immense glacier sous tous ses angles. Ses parois frontales s’allongent sur plus de 70 mètres. Les échos d’immenses craquements résonnent au loin et, par trois fois, nous aurons l’occasion d’apercevoir de gigantesques blocs de glace s’effondrer dans l’eau. Le spectacle est spécial, rendu grandiose par la dimension du glacier.

Notre troupe s’élargit lors de notre départ d’El Calafate. Luca, Turinois de 23 ans que j’avais rencontré brièvement lors de notre premier jour de vélo avec Ellie sur la Ruta de los Siete Lagos, nous rejoint. Nous nous sommes croisés par pur hasard au camping et c’est assez naturellement que nous décidons de repartir les trois ensemble. L’aventure continue dans la même veine que les jours précédents. Je suis ravi de vivre mon rêve patagonien comme je l’imaginais. Au milieu de rien dans ce climat si particulier, la sensation de vulnérabilité est grandissante. C’est un sentiment que j’affectionne et que je retrouve aussi beaucoup en montagne. Je prends un peu plus conscience de mon insignifiance dans le Grand Ordre des choses. Je crois de plus en plus à une forme de force créatrice à laquelle je me remets volontiers lorsque les choses vont d’une façon que je sens au fond de moi être la bonne. J’ai découvert l’Alchimiste de Paulo Coehlo quelques mois plus tôt en Colombie et je repense très souvent à cette lecture. Je valide ainsi un gros stéréotype des lectures typiques de voyage, mais je ne peux ignorer l’impact de cette lecture à ce moment de mon parcours. « Todo en la vida son señales ». Tout dans la vie ne sont que des signaux. 

Les journées passent au milieu de ces steppes qui tirent leur fil à n’en plus finir, sous les cieux chargés de nuages fougueux prêtant leur bleu roi aux collines qui nous apparaissent violacées au bout de l’horizon. Les routes sont droites, les plaines dorées, le vide presque absolu. Pour seul signe de vie, quelques estancias — grandes exploitations agricoles — et des gauchos patagoniens — les cow-boys de la pampa — munis de leur béret rouge et d’un fouet claquant derrière les troupeaux de moutons. Nous campons une autre nuit dans une vieille station de police abandonnée. L’ambiance de fin du monde est parfaite.

Nous traversons à nouveau la frontière pour le Chili à Cerro Castillo et rejoignons le fameux parc de Torres del Paine, joyau de la Patagonie chilienne. Nous sommes conscient·es de la chance que nous avons eu ces derniers jours. En effet, nous savions cette zone propice à des rafales monstrueuses, certaines portions tirant franchement sur l’ouest et le sud-ouest. D’ordinaire, le fond de l’air est fouetté depuis la fin de matinée jusque dans l’après-midi. Pas touche aux grasses matinées, les éléments ont eux aussi droit à leur petit caprice. Nous nous sommes donc souvent mis·es en route aux alentours de 7 h afin d’éviter le courroux d’une force qui t’enveloppe et qui t’annule. Il est arrivé à nos oreilles, dans ce petit écosystème du voyage à vélo patagonien dont les rumeurs circulent quinze fois plus vite que les deux-roues, que par ici, bon nombre de cyclistes finissent par lever le pouce en espérant se faire tirer sur quelques kilomètres par un pickup. J’ai beaucoup redouté ce scénario, mon ego et moi ayant très envie de pouvoir dire « je l’ai fait sans tricher ». 

La commercialisation excessive du parc national de Torres del Paine nous pousse à filouter. Que le prix d’entrée (39 dollars par personne étrangère pour trois jours dans le parc, 56 pour une durée supérieure) paraisse excessif ou non, c’est une chose ; chacun·e se fera son avis. En revanche, de vouloir monétiser le champ des possibles et d’en faire véritablement un sport, c’en est une autre. Tout se paie, la philosophie de l’aventure est atteinte d’une gangrène touristique aiguë, même dans des contrées aussi reculées. Un autre exemple de la formidable et terrifiante capacité d’assimilation de ce système économique. À côté d’hôtels et d’hostels aux prix exorbitants, il existe des campings pour les budgets plus serrés. Et encore… il faut débourser quinze dollars la nuit. Nous poserons nos tentes sans nous annoncer lors de nos trois jours dans le parc, comptant là aussi sur un Big Brother en vacances. 

Après le joli trek matinal des Las Torres, les trois montagnes reines du parc ayant directement inspiré le nom de ce dernier, nous entamons ce que nous pensions être une journée facile de 30 km pour nous déplacer plus loin dans le parc et passer une nuit dans un autre camping. Nous partons vers 11 h, confiant·es. Les dix premiers kilomètres se roulent sans histoire, bien que le dénivelé soit sérieux. Puis, au sortir d’une dernière montée, le replat nous accueille avec un vent terrible, fraîchement levé, pleine face maintenant que nous tirons sur l’ouest. Les rafales sont telles que, bien souvent, nous devons pousser nos vélos. Cette journée qui s’apparentait à une partie de plaisir prend alors une tournure radicalement différente. 

Lors de notre première pause derrière un petit monticule ridicule de gravier afin de manger nos œufs durs en paix, notre respiration s’arrête soudainement lorsque surgit près de nous, à moins de cinq mètres, un puma traversant doucement la route. La fourrure de son bas ventre est lâche et particulièrement épaisse, ce qui nous laisse supposer que nous avons à faire à une femelle attendant son petit. Je ne pense pas à aller chercher mon appareil photo, j’ai juste envie de profiter de cet instant. Jamais elle ne nous quitte des yeux. Elle avance lentement, d’une foulée assurée qui nous dit qu’elle est ici chez elle et que, si nous sommes bénis par la grâce de cette rencontre, c’est uniquement parce qu’elle l’a bien voulu. Je ne saurais dire combien de temps ce moment dure. Nous n’échangeons pas un mot avec mes deux camarades, conscient·es que briser ce silence équivaudrait à une incompréhension totale de la fragilité de cet instant. À y repenser plus tard, j’ai en tête un passage écrit par l’écrivain libertaire suédois Stig Dagerman dans son court texte Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Un texte écrit en 1952, dont le ton laisse présager un mal-être et un sentiment d’inadéquation certains. Il se suicide deux ans après la parution du texte. 

[…] mais tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l’on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l’espace d’une seconde ou l’espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.

Nous sortons finalement du parc, reconnaissant·es de ces trois jours passés dans un décor vertigineux. Le tourisme de masse qui l’assaille n’aura que légèrement terni notre expérience. Nous n’aurons pas dépensé un sou et aurons fait notre possible pour éviter les marées humaines. Notre conscience est tranquille malgré nos roublardises. Toute règle n’est pas bonne à suivre. Au moment de mettre un point à cette dernière phrase, j’ai aussi envie d’écrire qu’obéir n’a jamais permis de changer le monde.

Dans trois semaines, le vélo en Amérique du Sud prendra fin. Les heures s’écoulent à pédaler et les émotions liées à l’épilogue de cette formidable aventure d’un an et demi se bousculent et se contredisent. La boucle se noue naturellement, j’ai le sentiment d’avoir fait le chemin que je devais faire, ce qui me permet d’aborder cette perspective avec sérénité. D’un autre côté, j’ai tendance à déjà anticiper des moments plus difficiles en rentrant, conscient alors qu’il s’agira d’ouvrir un nouveau chapitre sans connaître la couleur de l’encre avec laquelle j’écrirai les premières lignes. J’essaie de ne pas trop y penser et de me concentrer sur mes prochains coups de pédales qui eux seuls comptent, parce que maintenant, ici, eux seuls sont.

Nous rejoignons après quelques étapes un peu répétitives Punta Arenas, capitale de l’Antarctique chilien comptant plus de 130 000 habitant·es. Nous nous sommes arrêté·es sur le chemin à Puerto Natales pour deux jours de pause dans un camping, où nous avons essentiellement mangé et recueilli quelques témoignages d’autres cyclistes remontant dans l’autre sens. Nous nous apprêtons à attaquer la dernière partie de cette traversée et à entrer dans la fameuse Tierra del Fuego, la Terre de Feu. Nous lorgnons depuis quelques jours un tracé de bikepacking.com, site internet recensant de multiples routes hors des sentiers battus. Cet itinéraire nous tente beaucoup car il sort de l’unique route principale asphaltée pour permettre d’entrer dans le cœur de la Terre de Feu et de découvrir l’archipel de son intérieur. 

Nous louons un petit airbnb à Punta Arenas afin de recharger au mieux les batteries. J’ai eu quelques échanges tendus avec Carmen ; elle me renvoie à un certain conditionnement que j’ai essayé de comprendre et de démêler du mieux possible pendant ces dix-neuf mois. À en revoir apparaître certains aspects de façon si saillante et si fraîche, je ressens de l’agacement et de la frustration. J’ai cependant conscience que c’est surtout face à moi et non face à Carmen que je m’irrite. Je projette ces façons d’être et ces comportements sur la personne que j’étais avant de partir et que j’ai cherché à épurer de ces biais. J’en parle avec elle directement, elle se montre très réceptive. C’est une phase introspective enrichissante. Elle me conduit à faire le parallèle avec mon arrivée au Pérou et mes premiers mois partagés avec mes ami·es Ivan et Valentine, qui roulaient déjà depuis un moment en Amérique du Sud. Eux aussi en étaient à un stade différent dans leur propre cheminement et questionnement de vie. Les rôles s’inversent ici et je comprends beaucoup mieux certaines situations et discussions que nous avions eues à nos débuts.

Tierra del Fuego

Nous prenons le ferry depuis Punta Arenas pour arriver au petit port de Porvenir après 2 h 30 à naviguer sur des eaux tranquilles. Pas de vent, nous en profitons pour manger notre repas de midi sur les quais. L’odeur de poisson est partout et se marie parfaitement à l’architecture des petites maisons de bois aux couleurs chaudes et vives. Nous nous mettons en route avec l’idée de nous arrêter 50 kilomètres plus tard pour camper. 

Ces premiers instants en Terre de Feu sont beaux. Nous avançons esseulé·es et isolé·es sur une route plate et terreuse. À gauche, des plaines à n’en plus finir. À droite, l’océan. Les relents iodés viennent piquer un nez qui pointe en l’air, le menton est relevé, le buste droit et gainé, positionné pour absorber pleinement chaque mètre que je roule. Il fait beau mais nuageux, le ciel offre ses teintes épiques violacées si caractéristiques de cette dernière partie du voyage, dramatisant ainsi davantage notre premier contact avec la Terre de Feu. 

La fin de journée guette et nous nous mettons en tête de trouver un endroit pour camper cette nuit. La zone est très exposée et le climat, bien évidemment, venteux. Nous apercevons ici et là de minuscules cahutes en tôles métalliques rouillées, arrangées ensemble tant bien que mal au bord de l’eau. Les pêcheurs du coin en font des remises pour leurs filets et un abri de fortune afin d’enchaîner les journées à chasser la poiscaille. Nous interpellons l’un d’entre eux. Nous le comprenons mal, il semble toutefois enthousiaste à nous laisser monter notre tente devant la devanture de son chez-soi. L’odeur forte d’alcool, les éclats de verre et autres déchets en tout genre nous poussent à décliner. Quelques centaines de mètres plus loin, je sors de la route pour discuter avec deux autres pêcheurs qui m’indiquent un petit coin de plage où nous pourrions élire refuge. Nous décidons de nous arrêter sur un petit pan herbeux au bord d’un lit de galets se déversant dans l’océan. Nos tentes sont à moins de dix mètres de l’eau. Nous mangeons rapidement avant de nous réfugier sous nos couettes, la pluie et le froid s’invitant inopinément au bal. Je m’endors difficilement, pas tout à fait serein vis-à-vis des conditions venteuses ; nous sommes très exposés. 

Le lendemain matin, après une nuit passée finalement sans encombre, j’ouvre ma tente et j’entrevois Luca siroter son café en contemplant l’horizon au bord de l’eau. Il fait une température des plus agréables, la surface parfaitement lisse de cette grande baignoire salée fait jouer les reflets de la lumière blanche du soleil montant. Carmen se lève aussi, nous n’échangeons pas un mot et rejoignons notre ami. Le voyage apprend aussi à reconnaître et chérir ces moments qu’aucun mot ne saurait venir transcender. Trois dauphins décident de nous rejoindre et de partager notre petit-déjeuner. Nous nous tenons là, les pieds se frayant un chemin parmi toutes ces roches habillées de coquillages. L’odeur des algues se mêle à celle de la banane trop mûre écrasée dans mon porridge. Nos nouveaux amis cétacés enchaînent les galipettes, qui durent et qui durent, qui durent encore et qui nous disent qu’ils sont en train de jouer comme des gamins si on s’abandonne au piège de l’anthropomorphisme.

Les sept prochaines journées pour arriver à Ushuaïa seront toutes mémorables et très différentes les unes des autres. Il y a d’abord cette arrivée dans un de ces petits refuges isolés pour cyclistes et autres voyageur·euses en galère, sous un soleil de plomb qui nous avait faussé compagnie depuis bien longtemps. Nous partons visiter ensuite la seule colonie de pingouins rois d’Amérique du Sud, avant de lutter toute une journée sous une pluie diluvienne. Nous finissons gelé·es jusqu’aux os, à tenter de nous réchauffer en fin d’après-midi autour de la chaumière du seul petit negocio magasin — du village. 

Et puis, comment oublier cette fameuse nuit chez El Patrón, ce seigneur patagonien plein de prestance et si élégamment vêtu qui nous offre un coin de son terrain à la nuit tombante, frigorifié·es et désespéré·es que nous étions. Après avoir repassé la frontière une dernière fois pour l’Argentine au soleil couchant, nous pensons pouvoir camper près du poste des gardes-frontière. À notre grand désarroi, ceux-ci refusent. Résigné·es, nous décidons alors de faire ce que nous faisons de mieux : nous roulons en direction du sud et des étoiles. L’esprit essoré, sans but véritable. Une dizaine de kilomètres plus loin, une route vient couper perpendiculairement la nôtre. À gauche, le cap Horn. À droite, une immense estancia, qui ravive la lueur qui s’éteignait doucement dans nos yeux fatigués. Nous y plaçons tous nos espoirs. En roulant la cinquantaine de mètres nous séparant des imposantes barrières qui indiquaient l’entrée du domaine, je me souviens m’être fait la remarque « Le moment présent, putain, là j’y suis… ». Un jeune homme vient à notre rencontre. Nous lui expliquons la situation. Voy a buscar al Patrón — je vais chercher le patron. Quelques minutes plus tard, un homme marche vers nous d’un pas lent, lourd, ses bottines s’enfonçant dans une terre grasse qui raconte l’histoire du lieu. Il porte à son cou un foulard en soie, une belle chemise bleue rappelant les cieux furieux de ses terres et un béret rouge vissé sur sa tête, comme une boussole qui maintient un cap et qui exprime toute la résolution des gens de ces contrées si hostiles. Patriarche au bon cœur, el Patrón accepte immédiatement notre requête et nous conduit près d’un bosquet où nous montons nos tentes pour la nuit. Une situation un brin périlleuse au dénouement heureux. 

Je garde un souvenir cher également de ces deux jours passés avec Luca dans le centre de la Tierra del Fuego, à soulever nos montures par-dessus les barrières et les rambardes dans des chemins escarpés et collants que des conditions pluvieuses auraient rendues impossibles à traverser. Finalement, une nuit géniale à camper dans les bois, une autre passée dans les caves d’une boulangerie avant de se faire réveiller par l’odeur du pain cuit et d’entamer, après 3200 kilomètres, les 100 derniers pour arriver au bout du monde.

Ushuaïa

Nous cherchons immédiatement le fameux panneau si populaire auprès des touristes pour une photo finish.

Je me suis souvent demandé comment j’allais me sentir en arrivant. Après tout, ces derniers coups de pédale marquaient également la fin d’une aventure d’un peu moins de deux ans en Amérique du Sud. Bien plus qu’un moyen de transport, la découverte du voyage à vélo sur un continent que je découvrais aussi pour la première fois m’aura permis d’embrasser pleinement la dimension spirituelle de ce voyage et de répondre de la meilleure des façons à cette période de doutes et de questionnement que je vivais chez moi en Suisse. Lorsque je touche ce panneau, je ressens de la joie, un certain sens d’accomplissement, de la reconnaissance de terminer de cette si jolie façon après une traversée de deux mois et demi en Patagonie. Toutefois, je ne me sens pas submergé par un torrent d’émotions, mon cœur ne monte pas dans les tours et mes yeux, certes quelque peu brillants et humides, gardent leurs gouttes salées pour eux. Luca et Carmen, eux aussi, font preuve d’une joie relativement mesurée. Je ne pense pas que nous réalisions encore très bien. 

Nous décidons de louer un airbnb pour quelques jours : Nathan, notre ami londonien rencontré sur la Carretera Austral, et Astrid, la Danoise rencontrée lors de notre nuit dans la Pink House, nous rejoignent. Nous mangeons à n’en plus pouvoir, nous fêtons, nous rions. Ushuaïa s’offre à nous à des prix qui piquent. Petits cafés, boulangerie, empanadas : nous faisons nos recherches pour nous faire plaisir. La ville n’est pas particulièrement belle, mais il y règne une ambiance spéciale. Les chalutiers et autres navires de croisière embarquant des touristes en quête d’exotisme mal placé pour des croisières hors de prix en Antarctique cohabitent dans un port voisin d’une zone industrielle. Nous prenons plaisir à ouvrir Google Maps et à voir où nous sommes situé·es dans le monde. 

Nous partons camper dans le parc national Tierra del Fuego à quelques kilomètres d’Ushuaïa, nous lézardons au soleil, nous nous baignons dans la rivière, accompagnons Nathan pour ses parties de pêche. Je revois également Yvette et Matthijs, qui arrivent quelques jours plus tard. 

Puis, arrive le moment de se serrer dans les bras et de se dire à bientôt, j’espère.

Merci Ellie, Carmen, Luca, Matthijs, Nathan, Astrid, Yvette, Clément, Marion, Daniel.

Ce fut une chance de pouvoir croiser votre route.

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