Data Center de Beringen
La Suisse est aussi concernée par la résistance aux data centers
Le projet du méga data center de Beringen, dans le canton de Schaffhouse, à récemment fait parler de lui. On s’inquiète, à juste titre, de son impact environnemental, et plus particulièrement de son appétit vorace pour l’électricité. La fin de sa construction est prévue pour 2028 ; on estime que l’usine à serveurs, tournant à plein régime, pourrait atteindre près de 75% de la consommation électrique du canton! Imaginez-vous.
Depuis 2010, le nombre de data centers croît à une vitesse affolante ; l’évolution récente du marché, boosté par les modèles d’entrainement de l’IA générative, accouche désormais d’entreprises internationales dites hyperscalers. Des entreprises avec une force de frappe financière suffisamment forte (meurtrière) pour développer leurs propres projets de data centers de A à Z : cela leur permet de détenir et de gérer l’entier de la capacité de ces derniers, qu’elles louent aussi bien volontiers à des concurrents directs. Une vraie muraille oligarchique, qui caractérise tant l’industrie du numérique. Les mastodontes américains sont bien connus : Microsoft, Google, Amazon. Ces acteurs, pour soutenir la course débile et mortifère de l’IA, n’hésitent pas à délocaliser leurs boîtes à chaussures à l’étranger, notamment dans des régions particulièrement sèches, où l’approvisionnement d'eau est déjà un problème. C’est peu dire qu’elles n’ont pas grand-chose à faire des répercussions sociales et environnementales de leurs choix. Des stratégies d’enfumage, qui ne doivent berner personne, sont mises en place - dites par exemple water positive - pour sauver les apparences.
Jusqu’à présent, les modèles économiques des data centers en Suisse s’articulaient principalement autour de la colocation. Un système en chaine qui impliquait plusieurs parties prenantes : des propriétaires fonciers (fonds institutionnels ou immobiliers), les opérateurs (des entreprises telles que Equinix ou Digital Realty), des locataires de capacité informatique, et en bout de course, les utilisateurs finaux : vous, moi, les PME et d’autres plus petites structures.
Beringen doit être un signal d’alerte : les hyperscalers investissent désormais eux aussi notre pays. Stack Infrastructure, entreprise américaine, est spécialisée dans les projets de data centers de (très) grande envergure, qui posent donc de (très) grands problèmes environnementaux. Comble de l’aberration : aujourd’hui, on ne sait même pas à quelles fins seront dédiés les serveurs des hangars ; qu’à cela ne tienne, les travaux battent leur plein.
Les apôtres du numérique et ses lobbys, tels que la Swiss Data Center Association, parlent d’une Suisse moderne qui doit se définir par un nouveau rôle géostratégique, celui de devenir un hub de stockage de données. On fait aussi les yeux de plus en plus doux aux investisseurs, leur promettant des rendements qui défient toute concurrence si on accepte la volatilité du marché. Les politiques, toujours obnubilés par la croissance, favorisent également les cadres institutionnels qui régissent le cloud.
C’est donc aux citoyens de résister. À Beringen, une cinquantaine de militants du collectif Aufstände der Allmende ont tenté de poser un camp de protestation début juillet. Ils se sont rapidement fait dégager par les forces de l’ordre. Loin d’abandonner, le collectif a, au moment d’écrire ces lignes, déplacé son QG à la frontière allemande. Affaire à suivre. Dans tous les cas, leur exemple doit être suivi : de multiples mouvements citoyens foisonnent un peu partout dans le monde, et c’est un signe encourageant. Car derrière le cloud, derrière l’IA dont la dimension digitale intangible peut faire naître un sentiment d’impuissance, se cache en réalité une gigantesque infrastructure matérielle sans laquelle ChatGPT et consorts deviennent muets.
C'est face aux data centers que se situe le levier d’action citoyen.
Crédit photographie : Roberta Fele