Post-croissance

Et si le vrai frein à la transition écologique était avant tout psychologique ?

Face à l’urgence climatique, la réponse politique et économique tarde. Malgré l’accumulation des rapports alarmants, la croissance économique demeure la boussole indiscutable de nos sociétés. Pourquoi un tel immobilisme ? Pour Sarah Koller, docteure en sciences de l’environnement et chargée de mission au centre de durabilité de l’Université de Lausanne, une partie de la réponse se trouve dans notre psyché. Son travail, à la croisée de la psychologie existentielle et de l’écopsychologie, explore les blocages intimes qui nous empêchent de sortir du dogme de la croissance.

Croissance infinie contre limites planétaires

Les recherches de Sarah Koller s’appuient sur un corpus de travaux qui, depuis quelques années, puisent dans les ressorts de la psyché humaine afin de comprendre les motivations profondes de notre participation au système économique. Son approche innove en appliquant une lecture écopsychologique de deux visions qui s’opposent. D’une part, on retrouve celle qui continue d’ériger la croissance comme moteur principal de prospérité et de progrès, qui considère la nature comme un stock de ressources que l’être humain domine et s’approprie à sa guise. Ce dogme place également une foi inébranlable dans la technologie et dans la science pour résoudre les problèmes actuels et futurs. À l’opposé, une seconde vision qui vise un changement de système radical, qui cherche à modifier profondément le système économique capitaliste basé sur les marchés libres, qui reconnaît les liens d’interdépendance entre l’économie, l’écologie et la sphère sociale, et qui fait de l’urgence climatique un point central de son approche.

Quand l’écologie rencontre la psychologie

Née aux États-Unis dans les années 1980, l’écopsychologie cherche à relier la crise écologique aux souffrances humaines (individuelles et sociétales). Elle propose de rompre avec la vision occidentale moderne et anthropocentrée où l’humain s’extrait de la nature, et d’inventer un nouveau rapport au vivant basé sur l’interdépendance. C’est ce champ d’études que Sarah Koller mobilise en partie dans ses recherches.

Le double déni : nature et mortalité

Son hypothèse centrale tient en une image : celle de l’iceberg. La partie visible et émergée représente le système économique actuel. Sous la surface de l’eau, se cachent les visions du monde qui le soutiennent, elles-mêmes enracinées dans des mécanismes psychologiques inconscients.

Selon la chercheuse, l’hégémonie de la croissance repose sur un double déni : le refus de notre appartenance à la nature, enraciné dans le refus de notre propre mortalité.

En d’autres termes, nous nous accrochons à l’illusion d’une croissance infinie pour échapper à l’angoisse de nos limites – celles de la planète comme celles de notre propre vie humaine. “On a souvent peur de perdre beaucoup dans la post-croissance, en réalité ce serait tout l’inverse : une vraie libération intérieure, et des liens aux autres et un sens existentiel bien plus profonds, tout ce qui en retour apaiserait bien plus efficacement notre condition mortelle”, explique la chargée de mission du centre de durabilité.

Des blocages qui empêchent le changement

La démarche de Sarah Koller est à la fois théorique et empirique. Elle s’appuie notamment sur l’analyse des résultats d’une enquête menée auprès de vingt personnes adhérant à l’un ou l’autre des paradigmes de la croissance économique. Pour ce faire, elle met en place un cadre théorique qui lui permet d’analyser le vécu de ses vingt témoins d’un point de vue existentiel. Cinq enjeux majeurs sont distingués : la recherche de sens, la liberté, l’isolement, l’identité et la mortalité.

À travers ses entretiens, elle identifie une quinzaine de blocages qui nous engluent dans le dogme de l’hégémonie de la croissance et qui nous empêchent de transitionner vers un monde nouveau. Parmi eux :

  • L’accélération des rythmes de vie qui laisse peu de temps à l’introspection et l’intégration de nos vécus.

  • Des institutions rigides ne permettant pas l’expérimentation de modes de vie alternatifs.

  • La fragilisation des liens sociaux dans les sociétés industrialisées.

Le système actuel, explique-t-elle, “n’offre pas de cadre efficacement apaisant, mais uniquement des illusions de sécurité, des palliatifs, qui doivent constamment être réactivés pour assouvir nos besoins de sécurité. Ces palliatifs nous poussent à regarder à l’extérieur de nous et nous privent du temps et de l’énergie nécessaire afin de pouvoir regarder à l’intérieur de nous et affronter véritablement nos angoisses”.

L’éco-anxiété, symptôme symbolique d’une tension existentielle

Nous nous retrouvons donc, individuellement et collectivement, face à des incohérences grandissantes qui sont plus ou moins difficiles à vivre. Les tensions créées par le désir et la peur du changement peuvent devenir vertigineuses. Notre cortex cingulaire, partie du cerveau qui s’active lorsque nous cherchons à faire sens des choses, se retrouve particulièrement sollicité en ces temps troublés. L’éco-anxiété est un phénomène qui commence à être bien connu aujourd’hui et qui illustre la peur des incertitudes liées à l’avenir écologique. Mais nos mécanismes de défense psychologiques peuvent paradoxalement avoir pour effet pervers de renforcer ce système que nous voulons quitter : des études démontrent que nous avons tendance à compenser nos angoisses par la consommation, l’alimentation, ou encore par les séries télévisées...

L’éco-anxiété n’a rien d’un phénomène individuel, il est un symptôme des déséquilibres socio-écologiques que provoque et entretient notre modèle économique de croissance”, ajoute la chercheuse.

Retrouver notre identité écologique

Comment sortir de cette impasse ? Sarah Koller propose de cultiver une nouvelle boussole : celle de l’hygiène réflexive, qui vise à reconnaître notre appartenance au vivant et à accepter notre finitude en tant qu’être humain. Elle s’inspire notamment de Henry David Thoreau qu’elle cite : “Il faut que nous apprenions à nous réveiller, et à nous tenir éveillés, non pas grâce à des secours matériels, mais en restant dans une attente constante de l’aube...”

Pour ce faire, elle propose plusieurs pistes, des pratiques simples : ralentir son rythme de vie, privilégier des moments d’introspection, renouer avec la nature, développer des activités artistiques et méditatives. Ces ressources permettent en effet de régénérer quelque chose de profondément ancré en nous : notre énergie existentielle. La chercheuse propose également deux projets d’action concrets : des ateliers de réflexivité culturelle visant à créer des espaces collectifs de réflexion, ainsi que des performances artistiques invitant le public à vivre une expérience existentielle face aux défis de notre temps.

Redéfinir le progrès

Le travail de Sarah Koller met en évidence que la transition écologique n’est pas seulement une affaire de politiques, de chiffres ou de technologies. Elle touche au plus intime de notre condition humaine : nos peurs, nos désirs, notre rapport à la vie et à la mort.

C’est peut-être là que réside le cœur du défi : accepter de redéfinir le progrès non plus comme une course à la croissance infinie, mais comme un apprentissage de nos limites – et de nos liens avec le vivant.

Koller, Sarah.Vers une culture économique de l'après-croissance : blocages et leviers existentiels de transition dans une perspective écopsychologique [Thèse de doctorat, Université de Lausanne]. Lausanne, 2023. https://iris.unil.ch/handle/iris/191939.

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